[INTERVIEW] Sheila : “Je préfère au mot retraite celui de ‘nouvelle vie’”

Soixante ans de chanson l’an prochain. Une vie menée comme un cheval de course, avec des sommets de popularité, mais aussi des bleus et des bosses. Après douze ans d’absence discographique, Sheila revient avec un 27e opus, Venue d’ailleurs, rythmé par des titres autobiographiques qui déroulent tour à tour la folie des idoles yé-yé ou la rumeur lancée au début des années 1960 par Gérard de Villiers dans France-Dimanche: “Sheila est un homme. “Mais aussi les années disco qui l’ont propulsée dans les charts internationaux. Et la perte de son fils Ludovic, en 2017, à l’âge de 42 ans. C’est la bande-son d’une existence menée sous une lumière crue et parfois cruelle, où l’on retrouve les styles de chaque époque, twist, pop ou disco. Nile Rodgers, producteur de Madonna et David Bowie, lui a écrit Law of attraction à propos de leur lien amical noué il y a trente ans sur le titre Spacer. Rencontre avec une artiste enthousiaste, enjouée, mystique.

Venue d’ailleurs retrace une autobiographie en chansons. C’est un concept inattendu…

Ce disque est parti de mon cœur, de mes émotions, de l’envie de poser un regard sur mon parcours, moi qui pourtant ne regarde que vers demain. Cette vie, c’est la mienne, bien sûr, mais je fais partie de la famille depuis longtemps, alors elle appartient un peu à tout le monde. Et puis les chansons sont traversées par ma vérité et mon vécu, et certains thèmes font écho à tous, je pense. Par exemple, dans cette dimension autobiographique, il était important de traiter du sujet de la rumeur, tellement actuel et effrayant, avec l’amplification par les réseaux sociaux. Ceux qui les lancent n’en mesurent pas la portée. Moi, la rumeur m’a dévorée. J’ai vécu ma grossesse cachée, traumatisée, on affirmait que je dissimulais une poche d’eau de mer sous la peau de mon ventre. J’ai demandé que mon accouchement soit filmé parce que j’avais peur pour mon fils. Comme je le chante dans La Rumeur,celle-ci pourrit la vie et vous poursuit.

Parlez-nous de Cheval d’amble

C’est la chanson de Ludo, écrite par Christian Siméon, un auteur de théâtre moliérisé [pour Le Cabaret des hommes perdus, NDLR] et par Philippe Rombi, qui d’habitude ne compose que des musiques de films (entre autres, ceux de François Ozon). Quelle merveille de poésie ! On entend le cheval galoper. Cheval d’amble décrit ma relation à mon fils, personne ne le connaissait mieux que sa maman. Ludo était un grand cœur, il a pu dévier de sa route et se laisser entraîner vers le noir, mais on a colporté n’importe quoi sur lui et je veux qu’il reste dans la lumière.

Je positive toujours, je suis pleine d’espoir, la bougie ne s’éteint jamais. On n’a pas le choix.

L’album évoque les âmes sœurs, les chamans, les grands maîtres… D’où vient votre intérêt pour la spiritualité ?

Peut-être de mes ancêtres. Mon arrière-grand-mère, Éva, faisait tourner les tables, elle soignait les gens par les plantes… Elle passait pour une sorcière et vivait les volets fermés car on lui jetait des pierres. Mais le déclencheur a été une septicémie en 1987 qui m’a plongée durant quatre jours entre la vie et la mort. Je suis passée de l’autre côté et en suis revenue avec une vision différente de la vie, de la gloire, de l’argent. J’ai lu les théories de Krishnamurti : il affirmait que l’on était un arbre, une feuille, un tout, et cela m’a déstabilisée. Je crois en la force intérieure, à la mémoire cellulaire, à la réincarnation qui marque, selon moi, l’évolution d’un être humain. Et je crois aux âmes sœurs, j’en suis entourée. Françoise Hardy en est une. Nos chemins sont différents mais nos pensées sont similaires. Ou Nile Rodgers : nos routes se sont croisées à point nommé. Quand j’ai écrit mon livre Chemins de lumière, je me suis dit : à part mes chansons, et Dieu sait si elles sont importantes pour moi, si je peux apporter aux gens un peu d’espoir…

Comment avez-vous surmonté toutes les épreuves que vous avez vécues ?

Exercer ce métier, insuffler de la joie aux gens m’ont tenu debout. Cela n’empêche pas le chagrin, la douleur, la solitude face à soi-même. Je suis montée sur la scène de l’Alhambra de Paris, un mois après la disparition de Ludo en 2017, et à l’Olympia, un mois après celle de mes parents en 2002, mon père et ma mère sont décédés à seize jours d’intervalle. J’ai perdu les êtres les plus chers de ma vie, mais ils sont en moi, avec moi, et ils me donnent la force d’avancer.

Qu’est-ce que vos parents vous ont transmis ?

Ils m’ont ancrée dans la terre et, pour avoir traversé ce que j’ai traversé, les racines étaient bien solides. Sans eux, j’aurais, qui sait, sombré dans la drogue, l’alcool, les pensées suicidaires. Ils m’ont appris à respecter l’autre. Et quoi qu’il arrive, à faire mon boulot. Mes parents ont toujours eu une grande confiance en moi. Enfant, je me rendais seule en métro, du XIIIe arrondissement où l’on habitait, jusqu’à Pigalle pour rejoindre mon cours de danse classique. À 16 ans, alors que les jeunes filles du début des années 1960 restaient à la maison, ils m’ont laissée vivre ma vie.

Finalement, vous, les filles yé-yé, avez été féministes avant l’heure ?

Dans ces années-là et avec des styles différents, on a sans doute influencé des femmes et débroussaillé le chemin pour les autres chanteuses, prouvé que l’on pouvait y arriver en ne connaissant personne dans la filière musicale. Moi, je vendais des bonbons sur les marchés avec mes parents. On ne peut pas tout revendiquer mais, en tout cas, nous étions très avant-gardistes et libérées. Quand je participais à des émissions de télé, les chanteurs de l’époque, machos tous autant qu’ils étaient, avaient tendance à lancer : “Les femmes à la cuisine !”Ils n’avaient pas compris que ça ne faisait pas partie de mes projets. J’avais un métier, je ne devais rien à personne. Pour moi, la libération de la femme, c’était déjà cela : être libre et assumer qui l’on était.

D’autres chansons ont-elles raconté votre vie avant cet album ?

Je ne le pensais pas mais lorsque j’ai visionné des images pour un portrait-documentaire diffusé en 2013 [Sheila, l’histoire d ‘une vie, NDLR], je me suis rendu compte que mon répertoire collait à mon histoire personnelle. Si je quittais un homme, c’était Reviens, je t’aime. Si j’en rencontrais un, cela devenait Le Couple. Je n’avais rien vu, comme quoi, on peut être follement naïve…

Laquelle vous ressemble le plus ?

Sans doute Quel tempérament de feu, en tout cas à l’époque. Cela dit, aujourd’hui encore, je suis toujours en train de courir, j’ai mille idées, j’épuise mon entourage et pourtant, ils sont tous plus jeunes que moi.

Le fil rouge de votre existence semble être cet état d’esprit toujours positif…

Je suis une aventurière. La vie n’est jamais finie si on ne le décide pas et que l’on est en bonne santé. C’est pour cette raison que je préfère au mot retraite celui de “nouvelle vie”, car enrichie de la précédente. Et à senior, “major”, puisque vient le temps de la transmission.

En 1973, lors de votre mariage avec Ringo, Léon Zitrone ouvrait le JT de 20 heures avec “la France marie Sheila”. Avez-vous le sentiment d’être une image de la France ?

À l’étranger, peut-être. En France, on trouvera que je la représentais le jour où je disparaîtrai. On vous trouve alors toujours beaucoup de talent.

Une image d’enfance vous rend-elle particulièrement nostalgique ?

Beaucoup de souvenirs me rendent nostalgique. J’ai retrouvé dernièrement mon tutu de petite fille et un petit smoking en queue-de-pie que ma mère m’avait confectionné pour un gala de danse. J’étais toujours la plus grande du cours et on m’attribuait immanquablement le rôle du garçon. Comme quoi, cela m’a pris très jeune et m’a poursuivi ! Mes tenues de scène sont toutes impeccables, car je ne les portais que pour les émissions de télévision. J’en ai énormément. Je me répète souvent : “Je les trierai quand je serai vieille.” Vous voyez mon degré d’inconscience !

Venue d’ailleurs, Warner, 17 €. Sortie du vinyle le 11 juin (19 €).

En concert les 11 et 12 novembre, salle Pleyel (Paris), puis en tournée. Sheilaofficiel.com

À LA PAGE

La chanteuse a publié sept livres, dont un roman et plusieurs best-sellers autour de la spiritualité (Chemins de lumière; Et si c’était vrai…). Parmi ses projets, figurent un ouvrage sur ses tenues de scènes et, plus tard, “la véritable histoire de Sheila, ce que le public ne sait pas, l’envers du décor”. Sheila aimerait aussi à long terme donner des conférences, comme elle l’a déjà fait en 2017 avec l’ Intelligence du cœur, en compagnie du physicien Patrick Drouot. “Je pourrais livrer des clés aux jeunes, leur dire : vous tenez votre vie dans vos mains.”

SHEILA en 4 dates1945 : Naissance le 16 août à Créteil (Val-de-Marne) d’Annie Chancel.1968 : Petite fille de Français moyen, numéro 1 des hit-parades.1985 : En concert au Zénith de Paris après vingt-quatre ans d’absence de la scène.2013 : Reçoit une Victoire d’honneur de la musique.

Disco antiraciste

Sheila a révolutionné les émissions de télévision en interprétant Spacer(1977), en compagnie du groupe B. Devotion. “Je revendique le fait d’avoir été la première à me produire à la télévision française avec trois danseurs noirs. Dans ces années-là, c’était très mal vu, et j’en ai pris plein la tête, j’étais « la blonde avec les trois Noirs ». Mais j’ai toujours eu des convictions, que je défends envers et contre tout.”En 1972, elle avait reçu le Prix de la chanson antiraciste de l’année, décerné par la Licra, pour Blancs jaunes rouges noirs.

The post [INTERVIEW] Sheila : “Je préfère au mot retraite celui de ‘nouvelle vie'” first appeared on ProcuRSS.eu.

Menu