Bernard Pivot : “C’est agréable quand on devient vieux d’avoir du temps devant soi et de prendre celui de rêver”

Vous avez confié que vous ne vous considériez pas comme un écrivain, mais comme un journaliste qui écrit. Pourquoi ?

Un écrivain est un auteur qui écrit des livres toute sa vie. J’ai commencé à publier à 70 ans. Cela fait de moi plutôt un écrivain surnuméraire. Mais j’ai préféré très longtemps être un bon journaliste actif plutôt qu’un mauvais romancier.

Dans…mais la vie continue, vous vous placez en observateur du grand âge…

Le jour de mes 80 ans, je me suis aperçu que j’entrais dans le grand âge et que mon corps et mon esprit ne seraient plus tout à fait les mêmes. Observer cette évolution m’intéressait. J’ai ainsi créé une chronique romanesque dont le narrateur me ressemble. Je me suis observé, ainsi que mes amis et les gens qui vieillissent autour de moi.

Vous parlez de la lenteur, quel plaisir y trouvez-vous avec l’âge ?

La lenteur s’impose par votre corps qui en a un peu marre de faire les mêmes gestes depuis des lustres : vos mains sont moins habiles, votre échine moins souple. Puis vous découvrez avec bonheur que la lenteur est une chose tout à fait agréable. C’est paradoxal. Quand on a des décennies à vivre devant soi, on est pressé. Mais quand on arrive à 80 ans, on prend tout son temps. Et, fatalement, cela implique deux choses : savourer une certaine lenteur dans les gestes ou la réflexion ; et la possibilité de rêver, de philosopher. La lenteur et la rêverie vous sont interdites quand vous avez une vie de famille, une vie professionnelle. Encore plus quand vous êtes adolescent : un enfant pris à rêver, on l’engueule. C’est agréable quand on devient vieux d’avoir du temps devant soi et de prendre celui de rêver.

Quel rêveur êtes-vous ?

Tout dépend de l’instant. J’aime bien, après le déjeuner, au milieu de l’après-midi, m’asseoir dans un fauteuil ou poser le livre que j’ai alors entre les mains et me dire que j’ai un quart d’heure devant moi. On rêve de ce qui vous tombe dans l’esprit. Je me pose en rêveur des confins : ceux des jours, des mois ou des années qu’il me reste à vivre, mais aussi de ce qu’il m’est arrivé pendant plus de huit décennies.

La santé est cruciale dans votre récit…

Si vous n’avez pas la santé, vous ne pouvez pas jouir de la vieillesse comme lorsque vous êtes mobile, que vous avez gardé un esprit vif et ouvert. La fameuse formule “Comment vas-tu ?”, à mon âge, est une question médicale. Mes huit personnages vivent dans la crainte de voir fondre sur eux l’un des cavaliers de l’apocalypse individuelle : cancer, infarctus, AVC et Alzheimer.

Vous abordez également avec une forme de malice la question de la sexualité…

C’est un tabou chez les personnes âgées, mais ça fait partie de la vie. Tant que le sexe est encore connecté au cerveau et au cœur, je ne vois pas pourquoi on ne s’en servirait pas. Même si l’amour est moins esthétique après 60 ans qu’à 20 ans.

Vous écrivez que, en vieillissant, les traits de caractère s’affirment. Pour vous aussi ?

Je pense que je suis plus tolérant. En revanche le pessimisme foncier qui est le mien, même si je suis un pessimiste joyeux, s’aggrave avec l’âge. Mais l’un de mes gros défauts, c’est l’impatience : je m’efforce de la maîtriser sans toujours y parvenir. Mais je n’ai pas envie de devenir une sorte de ronchon professionnel. Ronchon, grognon, bougon, ce sont trois adjectifs qui se ressemblent beaucoup !

Vous avez été au cœur de l’actualité littéraire pendant des décennies, quel pouvoir exerciez-vous ?

Apostrophes, Bouillon de Culture, l’académie Goncourt, tout cela relève de l’influence. Individuelle avec Apostrophes,puisque je choisissais les livres ; collective dans le cas du Goncourt, puisque nous étions dix à décider. J’ai toujours préféré l’influence au pouvoir. Il ne m’a jamais séduit, jamais plu, parce que je pense ne pas avoir les qualités pour l’exercer et, du coup, pas le goût. Je trouve l’influence plus subtile, plus légère, peut-être plus hypocrite d’ailleurs, mais assez agréable.

L’un de vos personnages décide de se mettre aux réseaux sociaux. Vous êtes vous-même utilisateur de Twitter…

Je recommande de tweeter à beaucoup de personnes âgées car c’est à la fois un exercice mental et un exercice de style qui sont très profitables à l’esprit. Cela vaut bien les mots croisés.

Son dernier roman

Ils sont huit, au club des Jeunes octogénaires parisiens : Guillaume (ancien éditeur), Coco Bel-Œil, Octo, Jean-Paul et Mathilde Blazic, Gérard et Marie-Thérèse Guermillon, et la délicieuse Nona. Une bande de joyeux drilles qui s’attachent encore, avec humour et lucidité, à savourer les cadeaux de la vie. …mais la vie continue, Bernard Pivot, éd. Albin Michel, 221 pages, 19,90 €.

Bernard Pivot en 7 dates

5 mai 1935 : Naissance à Lyon.

1957 : Major de promotion du Centre de formation des journalistes de Paris, où il rencontre sa femme Monique.

1958 : Entre au Figaro Littéraire.

1974- 1990 : Présente l’émission télévisée Apostrophes.

1975 : Crée le magazine Lire avec Jean-Louis Servan-Schreiber.

1991-2001 : Présente Bouillon de Culture, émission qu’il a créée.

2014-2019 : Président de l’académie Goncourt, qu’il a rejointe en 2004.

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